dimanche 1 décembre 2013

Prostitution : Vous n'êtes pas mes alliés


Hier matin, je suis tombée sur un article qui réunit à lui seul toute la problématique des "faux alliés". Son propos se veut à la fois anti-abolitionnisme, putes friendly et anti pénalisation des clients. Théoriquement, je devrais donc adhérer à celui ci en grande partie, puisque je suis moi même pute opposée à la pénalisation des clients et anti-abolitionnisme.
Mais en fait, non.
Pour tout dire, j'ai plutôt passé ma lecture à osciller entre gros (mais gros, gros quoi) facepalm et nausées, pour finalement terminer à peu près dans cet état :
Ho puis merde!///source égalitariste tumblr

Pour commencer, l'article est titré "Proud to be a PUTE" pour ensuite s'ouvrir sur un paragraphe à la première personne :

"Mais qui sont ces contempteurs du corps pour juger de ma liberté d’user du mien comme je le souhaite ? Et qui sont-ils pour juger l’homme qui achète mes services sexuels quand j’y consens ?"

Seulement, léger cheveu dans le potage, l'auteure de cette saillie n'est vraisemblablement pas prostituée. Alors bon, c'est pas grave, on peut causer de la pross sans être soi même pross. Par contre, s'approprier le stigma des pross et délibérer sur sa façon de le vivre alors qu'on ne le vit pas, c'est vraiment très très limite.
Très très limite genre l'auteure aurait aussi bien pu nous la jouer "nous sommes tou(te)s des putes!" (ce qui n'est pas sans rappeler le facepalmique "nous sommes toutes Taubira" ou le "nous sommes toutes des guenons" de ces derniers temps, et ses nombreuses déclinaisons, genre "nous sommes tous Syriens", "nous sommes tous trans", etc etc etc.) que c'était pareil...

L'introduction du texte s'ouvre quant à elle sur une empilade de poncifs à propos de la "police des moeurs" qui serait trop anti-sexe et trop reloue :

"La prostitution est un vice. La société morale, ou plus exactement la police des mœurs a décrété que la sexualité tarifée devait être abolie comme on abolit l’esclavage ou la peine de mort."

Alors autant quand les abolos et leurs divers branches taxent les pro décriminalisation du travail du sexe d'être des "sidacrates pro-prostitueurs pro proxénètes pro esclavage sexuel papatriarkas" (et j'en passe sinon on y sera encore dans six heures), ça me navre à un niveau plutôt aigüe, autant quand les réglementaristes et pro décrim' taxent les abolitionnistes d'être des "policiers des moeurs anti sexe à la morale judéo-chrétienne extrémiste" (et j'en passe sinon on y sera encore dans six heures), et ben ça me navre tout pareil à un niveau plutôt aigüe aussi.
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Ensuite, l'auteure nous annonce qu'elle souhaite passer en revue les arguments et procédés qu'elle trouve ineptes dans le débat qui se tient actuellement au sein des médias. Elle commence donc par un paragraphe sur les féministes abolitionnistes qu'elle qualifie de "machistes". Bon, personnellement je ne l'aurais pas dit comme ça, car cela me semble franchement erroné par certains aspects, mais admettons, après tout c'est aussi assez vrai par certains autres.
Puis, elle enchaîne sur une partie dont le but est de poser ses opinions sur la prostitution.
Et voici donc comment elle introduit son paragraphe :

"Les putes sont des infirmières des corps et des âmes. Elles attendrissent les douleurs, ou bousculent l’ennui ; elles épanouissent les fantasmes et libèrent les frustrations."

Oh mais qui c'est que voila là ? Le mythe de la pute au grand coeur ! Ho ben tiens, ça m'avait pas manqué...

Halala, les putes, ces réceptacles à foutre d'utilité public qui soulagent les pulsions des mecs cinglés, réduisent les viols de nos femmes biens, et mettent du baume au coeur des pauvres zhoms trop tristes de ne pas pouvoir réaliser leurs fantasmes et/ou raconter leurs soucis intimes à quelqu'un... (et surtout pas à cette rombière de bobonne, quand bobonne il y a...) Et en plus, elles font ça avec amour et dévotion, avec altruisme même ! Bravo mesdames et bravo messieurs pour votre humanité et votre courage!
=> Comme un sentiment de déjà vu? C'est normal, ceci est une synthèse de commentaire lu 48 fois sur divers sites d'infos ces trois derniers jours.

Ha d'ailleurs, à propos de commentaire et de mythe de la pute au grand coeur, ça me rappelle ce type outré dans les commentaires du Monde qui avait linké cet article dans lequel je raconte comment je travaille... Je vous laissez apprécier ce qu'il en a dit :D
(Note : C'est même pas vrai pour le "40/50 ans", mon truc c'est plutôt 30/45, ben oui hein, tant qu'à être une grosse méchante connasse sélective, autant faire le fine bouche jusqu'au bout!)

Hanlala, la méchante pute qui profite de la misère des autres putes en ayant l'outrecuidance d'avoir des critères de sélection! Elle n'a même pas à coeur d'être gentille et de remonter le moral de ses pauvres clients esseulés, nan mais franchement, bravo hein, c'est beau de profiter de plus misérable que soi et de laisser les clients de merde aux autres, elle pourrait prendre sur elle la salope! Et en plus on dirait limite qu'elle ne pense qu'à l'argent! C'est dingue! A ce rythme là on va finir par penser que les putes travaillent parce qu'elles ont besoin d'argent et pas parce que ça les fait kiffer et qu'elles ont une libido débordante! Même pas le souci de soulager la misère sexuelle, c'est tout bonnement scandaleux, voila tout!

Sinon, juste comme ça au passage hein, la prostitution, c'est aussi quantité de SSPT, de dépressions, de troubles dissociatifs, de stress, de crises de vaginisme, d'irritations anales/vaginales, j'en passes et des mille... Drôle de position que de glorifier cette activité parce qu'elle soignerait les corps et les âmes des clients (décidément, quelle empathie et quelle complaisance à leur encontre, c'est dingue comme la terre entière semble dévouée à comprendre ces pauvres chérubins, mais pas de là à aller au charbon non plus hein, ho bah non...) en évacuant totalement ce qu'elle peut faire souffrir aux travailleu(r)ses concerné(e)s.*
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Vient ensuite un passage des plus WTF au sujet de la prostitution masculine :

"Elles ne sont pas forcément des femmes. Plus l’égalité femmes / hommes avance, plus la société progresse, et plus les hommes eux aussi se libèrent dans ce domaine.
Les femmes dépassent les stéréotypes machistes de la société patriarcale en faisant elles aussi appel à la sexualité tarifée avec des hommes.
L’idée que le corps de l’homme puisse être l’objet d’un désir et d’un plaisir sexuel est finalement assez neuve, qu’une femme puisse avoir envie d’une relation sexuelle avec un homme qui n’est pas à l’origine de ce désir est presque inconvenant"


Honnêtement, je dois avouer que je reste franchement pantoise devant ce genre de propos.
Déjà, "plus l'égalité homme/femme avance", MOUHAHA. (pardon)
Mais alors "plus la société progresse, plus les hommes se libèrent dans ce domaine", là vraiment je... D'une part, le propos semble laisser entendre que la prostitution masculine date d'hier, que c'est un phénomène assez nouveau, alors que non. D'une autre, le coup d'associer une éventuelle augmentation de la prostitution masculine avec un progrès certain de la société, je... j'ai... J'ai pas de mots en fait.
Ouais youpi tralala, les systèmes de supports sociaux sont de plus en plus maigres, l'Etat se désengage de plus en plus, les richesses continuent d'être largement monopolisées par une bande de connards, le travail traditionnel prend de plus en plus des airs de torture, et du coup y'a de plus en plus de mecs qui entrent en pross, ENFIN ON PROGRESSE et ça se traduit par des effets bien concrets! Quelle réjouissance!
Très sepetique également devant l'association de cette augmentation supposée (providentielle) de la pross masculine et de l'augmentation supposée (toute aussi providentielle) de la clientèle féminine. Hétérosexisme, es tu là?
Enfin et surtout, j'ai envie de dire : Sources?
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Un peu plus loin, l'auteure développe l'épineux sujet des féministes abolitionnistes en ces termes :

"Des féministes machistes gauchistes qui luttent pour ne pas jouir, parce que le corps, parce que l’argent."

Ha, les méchantes féministes abolitionnistes anti-sexe qui luttent pour qu'on ne puisse pas jouir! Enfin "on", les clients quoi...

...Pour arriver à un morceau d'anthologie :

"Jouir librement est nécessaire. Nous vivons dans une société triste et dépressive, qui vacille sur ses fondements, qui est à la recherche de ses valeurs, mais qui ne saurait définir sereinement son identité. Au milieu de ce brouhaha, des individus se perdent, entre précarité et ambition, carrière et échecs, romantisme et manipulation, égoïsme et militantisme, transcendances et illusions."

=> Donc là j'avoue, je dois être un peu teubée, mais j'ai pas compris l'histoire. De qui ça parle, de QUOI ça parle en fait, dans quel but, je... je ne sais, je ne comprends pas.
Quoiqu'il en soit, il serait bon de rappeler que la société "triste et dépressive" qui "vacille sur ses fondements" et les individus qui se perdent entre précarité, illusions et compagnie, ça se range plutôt du coté des causes de la prostitution*, qui n'est elle, qu'un effet. A ce titre, il est totalement absurde de la considérer comme pertinente pour solutionner ces causes, et pourtant, c'est ce qui arrive dans la suite...

" Les individus ont besoin de se faire du bien, d’adoucir la folie des hommes et l’absence de sens de la vie par quelques plaisirs salvateurs. Et quoi de plus doux et de plus fort que de jouir ?
Le sexe est un vecteur de plaisir efficace, et puissant ; nous ne pouvons priver le monde de ses bienfaits sous le joug d’une morale réactionnaire, qui refuse d’échanger un moment sexuel contre de l’argent. C’est pour l’égalité que je veux des putes libres pour tous !"

 Haaaaa, une hyper glorification du sexe, ça faisait longtemps! (en fait non...)
Une question me taraude quand je lis "Nous ne pouvons priver le monde [des] bienfaits [du sexe] " => De QUI parle t-on? Des putes? Les putes, ces hypersexuelles à la libido débordante qui ont à coeur de soulager la misère sexuelle du monde et qui profiteraient des bienfaits du sexe en travaillant*? Non, je n'oserais croire que... non, quand même...
Mais alors il est questions des clients c'est ça? Ha bah oui, bien sûr! Les pauvres clients qui sont trop tristesse quand ils ne peuvent pas s'offrir les bienfaits d'une bonne partie de sexe! Heureusement qu'il y a des putes altruistes pour soulager tout ça! Nous ne pourrions quand même pas priver ce beau monde, composé à 98% d'hommes (sources rapport Geoffroy, prévoir une légère marge) n'est ce pas, des bienfaits du sexe! Qui serions nous pour faire une chose si cruelle?
Ha bah oui, je sais : Des moralisateurs réacs. Evidemment.
Moi ce que je trouve super réac, c'est de glorifier le cul comme LE plaisir absolu, surtout quand je vois combien il est AUSSI synonyme de traumatismes et de souffrances chez les gens, les femmes plus particulièrement. Le plaisir et le cul, ça ne tombe pas forcément du ciel, pour beaucoup, c'est quelque chose qui s'apprend, qui s'apprivoise, qui se cherche. C'est loin d'être forcément super évident.
Et ce que je trouve encore plus réac, c'est cette façon de considérer le cul comme un truc à peine plus engageant -à titre personnel- qu'une poignée de main.  Insister sur le consentement et son temps, l'assurance de sa validité, perso, je trouve ça plutôt progressiste, m'enfin...
Pas plus tard qu'hier je lisais une saloperie sur un de ces sites ultra fréquentés, un truc titré "les 20 excuses des femmes pour ne pas faire l'amour", parce que juste "je ne veux pas" c'est inaudible, inimaginable, et que forcément quand on dit non, c'est pour faire chier. Ben oui, on ne saurait priver les gens (enfin en particulier les hommes, car ces sites sont hétérocentrés à fond) des bienfaits du sexe comme ça, juste parce qu'on n'a pas envie, il nous faut une excuse pour faillir à notre devoir, excuses qu'en plus, on ne considère jamais comme valables...

Et alors que dire de cette revendication finale, "des putes libre pour tous!'. Des putes libres pour elles mêmes déjà, ça vous écorcherait? C'est pas assez porteur?
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Arrive donc le moment où l'auteure-pas-pute nous explique l'origine fondamentale de ce qui pose problème pour de vrai avec la prostitution.
Pour commencer, elle ose une position très originale, qui pourrait se résumer par : "Les méchants réseaux de loin là bas c'est mal, et les prostitué(e)s forcé(e)s, il faut les aider"
Bravo d'en parler, votre cookie spécial dénonciation de la méchanceté des méchants réseaux vous sera attribué à la sortie!

Ca c'est fait, hop, on peut donc maintenant passer à la suite :

"La prostitution souffre bien plus du jugement que la société pseudo-progressiste a d’elle, que de la nature même de cette pratique."

Alors là, non. Juste non, non, et puis re non.
Clairement, la putophobie est une chose très problématique. Et il y a des putes pour qui c'est effectivement le principal vecteur de souffrances/malaise. 
Mais moi, cette version qui évacue totalement la particularité sexuelle de la prostitution,(hou la méchante moraliste que je suis!) elle m'oppresse, elle m'insulte, elle me fait me sentir coupable d'avoir envie de dégueuler quand je repense à mes passes.
Surtout quand elle tombe comme l'affirmation préremptoire d'une meuf qui n'a jamais eu à se taper une queue dont elle n'avait pas envie dans sa gorge, sur sa gueule ou dans sa chatte pour pouvoir manger, payer son loyer, se soigner ou pouvoir tenir debout.
On va me trasher et m'accuser d'exercer une violence épouvantable (de toutes façons c'est simple, je me fais trasher par des abos parce que je suis une sidacrate pro esclavage sexuel, et je vais sûrement me faire trasher par des réglos et des pro décrim' parce qu' en soulignant le biais du consentement des putes* je laisse entendre que les putes sont inviolables... #facepalm), mais céder n'est pas consentir, et en l'occurrence, des putes qui cèdent leurs rapports sexuels plutôt que d'y consentir, il y en a un paquet*.
Et je parle bien de prostitué(e)s là, pas d'esclaves sexuelles.

Et ça continue avec...

"Mais quelle est la différence fondamentale entre un ouvrier qui use de ses bras pour actionner une machine et une prostituée qui use de sa bouche pour faire une fellation ?
Quelle différence si ce n’est le jugement moral de l’activité sexuelle ?"


Ben hé, ouais c'est vrai hein, quelle différence? Mais qu'ils sont cons ces prolos à se casser le cul à l'usine pour un SMIC en 35h/semaines alors qu'ils pourraient se faire la même chose en quatre fois moins de temps si ils tapinaient!
Grumpf.
Alors la différence fondamentale en fait, c'est que la prostitution engage une particularité sexuelle. Et le sexe, c'est quelque chose de légèrement plus engageant* que, par exemple, une poignée de main, du moins en général. Il y a des gens, et donc des putes, pour lesquels c'est du même acabit. Dans ce cas là ça roule pour eux pour ce qui est de cette problématique, c'est cool. Mais il y a aussi des gens, beaucoup, et donc des putes, beaucoup, pour lesquels le sexe engage un peu plus que des tâches non sexuelles.
Ce n'est pas une question de "jugement moral de l'activité sexuelle", c'est un fait. C'est d'ailleurs ce même fait qui conditionne la possibilité de déposer une plainte pour agression sexuelle si quelqu'un vous colle une main au cul sans consentement. (Chose qui n'est donc pas envisageable si on vous touche plutôt le bras) C'est ce même fait qui donne un caractère particulier à l'agression qu'est le viol, ce qui permet par exemple de reconnaître et de prévenir divers symptômes post traumatiques à celles et ceux qui en sont victimes. (J'aurais bien dit un truc sur la loi et le fait que la particularité sexuelle de l'agression qu'est le viol permettait diverses choses concernant la prise en charge des victimes, mais bon, compte tenu des réalités des terrains, je vais m'abstenir hein...)
Enfin j'aimerais ajouter une chose : ce n'est pas parce qu' en théorie, vous estimez que vous pourriez vous prostituer les doigts dans le nez (car vous aimez le sexe et tout le tralala) que cela se révélera vrai en pratique. Beaucoup le revendiquent, très peu passent à l'acte. Pourquoi? Parce qu'au dernier moment, ça fout la trouille, et qu'on le sent plus trop. Gardez à l'esprit que si vous pouvez renoncer à ce moment là, tout le monde n'a pas cette chance. Or, beaucoup des putes actives* ressentent l'angoisse aussi quand arrive le moment M. Nous n'avons pas un "truc" magique qui nous permet de foncer, confiant(e)s*. On fait avec, aussi inconfortable cela puisse être, point barre.
Tant que vous n'aurez pas eu à dealer avec ça, et tant que vous n'aurez pas eu à dealer avec la sensation, l'odeur, les gestes et les sécrétions d'un partenaire qui ne vous fait pas envie le moins du monde dans et sur vous, ne venez pas expliquer ce qui est vraiment problématique ou non au sein de la prostitution.
Et si jamais vous arrivez à ce stade, souvenez vous que d'une part, nous n'avons pas tous et toutes la même "valeur" sur le marché aux putes, nous n'avons pas tous et toutes le privilège de pouvoir être aussi sélectif qu'on le voudrait, et nous n'avons pas tous et toutes les mêmes contraintes financières qui pèsent sur nous. Ainsi, essayer une fois "pour s'amuser" ou "pour voir" est encore différent de "dépendre de la prostitution pour se nourrir et se loger".
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Bref. A ce moment là, on pourrait penser qu'on a touché le fond, mais non, ho non, c'était sans compter sur le retour de la vengeance d'un autre de ces bons vieux poncifs :

"La prostituée libre a le pouvoir, et domine en réalité."

TADAM! La prostituée, lorsqu'elle est libre, domine. Ou comment les rhétoriques maître-esclave deviennent championnes du monde pour faire oublier qui sont les dominants et qui sont les dominés.
Alors oui, c'est le ou la prostitué(e) qui définit les conditions de la "rencontre". A ce titre, on peut à la grande limite admettre qu'il ou elle domine durant la négociation. Cela dit, notons que ça n'est valable que pour les plus """privilégié(e)s""" d'entre eux/elles".
Dans la négociation entre en ligne de comptes divers facteurs, le premier étant bien sûr l'urgence économique, suivi donc de près par l'état du marché. S'y ajoute les "arguments" que l'on a à proposer, c'est à dire les avantages physiques validés sexuellement par la majorité et les pratiques proposées. Moins on a "d'arguments", plus la négociation est rude, forcément. Et à ce petit jeu, il arrive très vite que l'on soit obligé de céder, que ce soit sur le prix, les conditions de rencontre ou les pratiques. C'est en fait l'urgence économique qui déterminera les limites qu'on est prêt à dépasser ou non. La boucle est bouclée.
Parce que finalement, au sein de la prostitution comme ailleurs, "le client est roi", ou du moins le considère t-il.
Venons en donc au moment de la passe à proprement parler. C'est un moment durant lequel il est indispensable de conserver une vigilance accrue envers tout un tas de choses : la surveillance de l'argent (le compter,le cacher,le surveiller, avec pics de moments critiques que sont les moments de payer et les moments de s'en aller), la surveillance du client (ne tente t-il pas un coup de Trafalgar avec les capotes? Montre t-il des signes d'agitation,d'agressivité? Se montre t-il fort insistant pour négocier des prestations qui n'étaient pas prévues à la base? etc.), la surveillance des biens personnels,etc.
Et puis bref, de toutes façons, on ne peut une fois encore pas évacuer la particularité sexuelle de la prostitution en un claquement de doigts. Se prostituer implique de coucher avec une personne, et rien ne peut assurer que cette dite personne va se tenir bien sagement aux termes du contrat passé lors de la négociation. A ce titre, les risques encourus par le ou la prostitué(e) sont particulièrement violents : il s'agit de viols et d'agressions sexuelles. Et ça peut arriver aussi facilement que rapidement.
Je prends mon cas par exemple : Je ne propose pas l'anal, je le répète à peu près 18 fois en gras quand j'annonce, je verrouille 35 fois la chose lors de mes échanges préalables avec les clients, les termes sont donc très claires. Et pourtant, régulièrement, des clients se sont permis de me fourrer leur(s) doigt(s) dans le cul. Comme ça en passant, quelques secondes, une ptit coup, puis un autre. Et de me sortir des conneries du genre "désolé mais t'as un cul d'enfer c'est trop tentant!". Et ça, ce n'est un petit exemple """"banal"""" et """"gentillet"""" pour illustrer ce que je dis. Des petits coups de canif dans le contrat qu'on laisse plus ou moins couler. Parce que quand ça fait déjà trois quart d'heure qu'on se fait pénétrer par un type dont on n'a pas envie, dire stop, le renvoyer dans ses buissons et lui rendre tout ou une partie de son blé, ce n'est pas concevable. Pour en arriver là, il faut vraiment que ça aille...loin. (Et là, je me rends compte que je considère une certaine forme de viol, puisque des doigts dans le cul sans consentement s'y apparente, comme un ""dérapage"" de l'ordre du passable dans le cadre de mon boulot... et je sais que je ne suis pas toute seule à être dans ce cas...)

Alors bon, que ce soit les putes qui posent leurs conditions, c'est une chose. Que ça les mette en position dominante pendant leurs passes et au sein des transactions qui les concerne, ça en est une autre. Et en l'occurrence, c'est surtout une distorsion de la réalité. Rien que l'état d'hyper vigilance (qu'on ne ressent pas forcément comme tel pendant qu'on bosse, parce qu'avec le temps on apprend, on devient méthodique, comme dans n'importe quel travail, on développe des automatismes) qu'il est nécessaire d'entretenir par souci de sécurité démontre le contraire.
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Je continue ma lecture,et je tombe sur ça :

 "Une prostituée (qui n’est pas exploitée, par définition, si l’on veut se poser rationnellement la question de cette activité) est consentante, et exécute une prestation définie par un contrat.(...)Il n’y a pas de possession, pas d’exploitation."

Pas de possession, ok. Mais alors, pas d'exploitation, c'est franchement discutable.
Magie de la décontextualisation politique d'un phénomène social, on peut soudainement le décrire avec tout l'aplomb de la terre comme un problème vaguement individuel. Ici donc, l'exploitation au sein de la prostitution ne serait en fait que l'objet des prostitué(e)s esclavagisé(e)s. Et si par tous les hasards de la terre elle devait concerner des travailleu(r)ses du sexe non contraint(e)s par un/des tiers, ce serait j'imagine, la faute à pas de bol.

Petit rappel comme ça en passant.
En France et dans le Monde, la prostitution est majoritairement féminine, (Et ça reste toujours le cas malgré la glorieuse et progressiste augmentation de la prostitution masculine que l'auteure sortait de son chapeau tout à l'heure), et la clientèle se veut masculine dans son écrasante majorité (aux alentours de 98%. source du rapport Guy Geoffroy, à considérer avec une marge donc.)
En France, les femmes représentent 80% des salariés à temps partiel; 61% des salariés peu qualifiés et 78% des emplois non qualifiés. Sur 3,7 millions de travailleurs pauvres, 70% sont des femmes. Elles sont également les principales bénéficiaires des minimas sociaux (52% au RSA, 58% au minimum vieillesse et 98% à l'allocation parent isolé.)
La population globale agée de 18 à 25 ans se forment à 49% de femmes. Or, la part de femmes pauvres dans cette même tranche d'age flirte avec les 55%, pour un taux de pauvreté estimé à 23,7% : ces deux données sont énormes.
Dans le monde, les femmes accomplissent 66% du travail mondial, produisent 50% de la nourriture, mais ne touchent que 10% des revenus et 1% de la propriété.
(source et + encore : Haut conseil à l'égalité)
Parmi les cent plus grosses fortunes du monde, seules onze sont des femmes.
Dans ces circonstances, je crois qu'au contraire, si, on peut tout à fait parler d'exploitation. D'exploitation de la pauvreté et de la misère en l'occurrence. Une pauvreté et une misère qui sont des phénomènes systémiques.
Si ce n'est pas un hasard que la prostitution soit majoritairement féminine, ça en est encore moins un que la clientèle soit majoritairement masculine. Et non, ce n'est pas que de la méchante faute de la méchante morale judéo-chrétienne...
Evacuer ces faits sociaux d'un revers pour affirmer qu'il n'y a pas d'exploitation au sein de la prostitution hors esclavage sexuel, ça me fait frôler l'auto combustion de colère...

Et puis alors ce truc que je comprends pas, c'est pourquoi tout ce qui est valable pour le travail traditionnel devrait magiquement ne plus l'être à propos de la prostitution?
Tout le monde s'accorde à peu près sur le caractère d'exploitation et sur les airs de tortures morales et physiques que prennent le monde du travail au sein du capitalo-libéralisme.
Tout le monde s'accorde à peu près sur la misère de la plupart des artisans.
Tout le monde s'accorde à peu près sur l'ineptie de considérer le travail à travers le prisme du libre choix en plein capitalo-libéralisme.
Mais concernant la pross, patatrac boum, on ne sait pas trop pourquoi, on ne sait pas trop comment, tout ça, c'est terminé, envolé, youpi tralala. 
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Venons en donc à ce dernier passage (il y a plein d'autres trucs qui me font tiquer à fond dans le texte, mais vous me connaissez, si je ne me limite pas je peux m'étaler sur un kilomètre sans la moindre gène, donc bon, j'essaye de me cadrer...) plutôt épineux :

"Le sexe n’est pas sacré (...) Définissez vos limites sexuelles, mais n’en faites pas une norme morale que tout un peuple devrait adopter pour la bienséance."

Cette référence constante à la morale et à la bienséance commence à tourner au grotesque, mais vraiment quoi.
Bon alors, le sexe n'est pas sacré, c'est vrai, c'est cool, pas de problèmes.
Par contre, qu'il ne faille pas définir la moindre normes morales sur la question, alors là vraiment, j'adhère pas, et c'est pas question de bienséance.
C'est question que définir des normes, par exemple, à propos du consentement et de l'aspect capital de son don, fait partie de nos outils de lutte les plus importants contre la culture du viol. 
C'est question d'avoir passé plus de dix ans de ma vie à être incapable de mettre des mots sur ce que j'avais vécu plus jeune, en l'occurrence des viols, de la torture, des actes pédocriminels. Entre autre parce que je me disais que c'était pas open minded de faire tout un plat pour ça.
C'est question qu'aujourd'hui encore, je continue de me demander si c'était pas de ma faute, et si c'est vraiment justifié que je me sente si mal par rapport à tout ça.
C'est question d'avoir entendu un tas de copines me raconter des viols et de ne pas être capable de les identifier, rapport que relativisme à l'infini.
C'est question que ça m'arrangerait vachement la vie que tout le monde se base sur la norme de s'assurer du consentement avant d'engager une relation sexuelle. Ca, ce serait vraiment libérateur.
C'est question que je ne veux plus jamais qu'un petit merdeux d'animateur de radio s'amuse à filmer des agressions sexuelles en appelant ça une "blague", avec le soutien d'un tas de gens qui ne voient pas le problème.
C'est question que j'ai pas envie qu'on m'impose la vue d'organes sexuels que je n'ai pas envie de voir, parce que ça me fout mal, parce que ça m'agresse.
C'est question que si je me prends une main au cul lors d'une soirée, je veux pouvoir rentrer chez moi sans avoir à me justifier des heures et sans m'entendre dire que "rho allez c'est bon quoi merde, il t'a pas violé tu vas pas te bousiller la soirée pour ça"!
C'est question que si je me prends une main au cul à une soirée, j'aimerais que ce soit une raison suffisante pour dégager le coupable manu militari.
etc.

Nous ne devons pas détruire les normes, mais nous devons les redéfinir pour les rendre inclusives.
Des normes basées sur le consentement, la communication et le sexe safe, mais aussi sur l'idée d'une infinité de pratiques, de désirs, de possibilités, de préférences, d'inclinaisons, qui ne posent aucun problèmes pourvu qu'elles respectent ces normes. C'est une idée moralisatrice et liberticide? Franchement, j'en sais rien, moi je n'en ai pas l'impression, mais après tout peut être... Quoiqu'il en soit, c'est selon moi une des pistes les plus importantes à creuser pour tendre vers une véritable libération sexuelle.
Celle qui inclut de communiquer en amont avec ses partenaires pour s'assurer d'être sur la même longueur. Celle qui inclut qu'en cas de doutes, ben simplement, on demande.
Celle qui inclut de pouvoir dire non, de ne pas subir, de ne pas avoir peur.
Celle qui inclut de pouvoir explorer, assumer, partager et proposer ses désirs sans craindre ni les stigmas, ni de provoquer un malaise, d'exercer une pression.

L'injonction à aimer le cul, à détruire les normes qui seraient intrinsèquement liberticides, cette façon de tourner n'importe quel propos qui dénote au milieu de ce joyeux discours libertarien en caricature de discours réaco-catho-facho, toutes ces conneries ont littéralement achevé de bousiller ma sexualité, alors en ce qui me concerne, je dis merci, mais non merci. 
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Ho, et juste, le bonux ++ pour la route :

"Mais en poussant ce raisonnement il faudrait abolir la pornographie également, puisque des personnes sont payées pour avoir des relations sexuelles probablement non désirées, de surcroît filmées et diffusées à un public particulièrement attentif.
J’aimerais bien voir la révolution citoyenne monstrueuse si on osait toucher au porno, honnêtement, ça ne serait pas les bonnets rouges, on risque plutôt l’insurrection."

Faut Suuuuuurtout pas toucher au porno, tendez, vous vous rendez compte, ça mettrait les gens très très en colère... enfin, surtout les hommes quoi.
Mais heu du coup c'est quoi l'histoire? On accepte de laisser des films très problématiques circuler sans rien dire, de laisser des acteurs et des actrices bosser dans des conditions qui n'en méritent même pas le nom et on ne valorise surtout pas le porno safe, féministe et queer afin d'éviter de déclencher une maxi révolution? (et qui sait, peut être même une explosion de testicules et de clitos tant la frustration sera terrible!)

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Je ne veux pas être félicitée pour mon "courage" ni glorifiée pour ma prétendue "humanité". Je n'ai pas un grand coeur, je me contrefous sévèrement des affres de la "misère sexuelle", les soulager ne me donne aucune sorte de fierté ni aucune sorte de honte. 

Je ne veux pas que des gens qui n'ont visiblement pas idée de ce que c'est d'avoir la peur au ventre de dormir dehors parlent de "liberté individuelle de se prostituer" pour me défendre.

J'ai besoin qu'on rappelle combien pour une immense majorité de personnes, la prostitution est une adaptation à l'oppression patriarcale, et qu'à ce titre, il n'est pas souhaitable que l'on normalise son recours. (=> cela ne signifie pas "entretenir le stigma", merci.) 
L'indifférence de l'Etat face à ces recours volontaires est une violence monumentale.  Et que, lors des rares fois où il sort un peu de son désintérêt, ses seules réponses soient répressives est tout bonnement scandaleux. Le tout avec l'appui de très nombreuses associations féministes, qui laissent entendre de cette façon, qu'on peut se contenter de ça.
Vous me mettez dans un rage que vous ne pouvez même pas imaginer.

Il est absolument nécessaire que nous luttions contre la putophobie, mais il est tout aussi capital que nous luttions contre ces portraits glamours et rose bonbons, toute cette mystification que l'on peut faire finalement, de la prostitution et des prostitué(e)s. 
Car sans cela, alors sur quelles bases justifier qu'il soit urgemment nécessaire de débloquer des fonds pour offrir aux prostitué(e)s qui le souhaitent une possibilité CREDIBLE de sortir de la prostitution à travers une allocation adaptée? Comment expliquer qu' une sortie de la prostitution devrait idéalement se coupler à une longue et véritable période de repos*, parce que le SSPT*, parce que la désorientation*, parce que la marginalité*...

A chaque fois que vous pondez une chronique axée sur "l'esclavage sexuel c'est méchant et il faut lutter contre, mais pour toutes les autres, laissez les, c'est leur liberté individuelle de se prostituer!", vous détourner les revendications, invisibilisez et silenciez énormément de travailleu(r)ses du sexe, en plus de tomber dans le même travers que l'abolitionnisme qui dépeint un tableau binaire en tout noir et tout blanc de le prostitution et de ses formes. 
Binarité aussi, du vol de la parole, là où certains nous décrivent victimes de facto, d'autres nous proclament libres et fières de facto aussi. 

Mon premier article relatif à la prostitution sur ce blog parlait justement de cette binarité qui sclérosait les débats.
Ces dernières semaines en ont été une démonstration fantastique.
Et pendant que des représentant(e)s ou militant(e)s de divers bords non concernés se tirent la couverture pour savoir qui sont les méchants et qui sont les gentils, ils ne parlent pas de précarité, ils ne parlent pas de misère, ils ne parlent pas de pauvreté, ils ne parlent pas des déterminants* qu'on retrouve dans la vie de beaucoup de putes, qui ne font pourtant que démontrer l'urgence de faire tomber le patriarcat et les systèmes de dominations. Ils ne parlent pas non plus exclusion, discrimination pour se loger,stigma à supporter, réalités des harcèlements policiers, de l'indifférence et de l'abandon de l'Etat, de le nécessité d'accéder à des services et des soins, etc etc...

L' anti-abolitionnisme ne doit pas se faire à tous prix.
Les 343 (enfin 13, heu non 12, ou 11, ho je sais plus, bref) connards l'ont très bien démontré.
Ce texte que j'ai commenté ci dessus, j'ai vu plusieurs membres du STRASS le relayer et l'approuver en le likant sur Facebook. J'espère sincèrement que c'est lié à la colère qui découle des événements actuels, qui peut donner envie de créditer n'importe quelle voix pourvu qu'elle s'oppose aux dominants et faire perdre en discernement. 
Mais quid de tous ceux qui se disent être "alliés des TDS" et qui ne voient strictement aucun problème à avoir relayer et créditer ce genre de prose? 

Moi, travailleuse du sexe qui ne proclame ni honte, ni fierté, qui suis entrée en prostitution par stratégie de contournement du travail traditionnel et comme palliatif à la précarité, qui n'ai pas le privilège de pouvoir revendiquer un "libre choix" par "amour du sexe", qui supporte le stigma putophobe et les conséquences des lois répressives, qui n'ai pas cette disposition qui lui permet de supporter des rapports sexuels non désirés sans en être un minimum marquée et blessée, qui brûle donc de colère quand elle vous entend affirmer que c'est tout à fait comparable de passer des produits devant une caisse ou de se taper une queue, qui ne cracherais pas le moins du monde sur une aide adaptée (donc financière, oui, je lâche le fait) concrète, non intrusive et crédible, je vous le dis sans détour : Vous n'êtes pas mes allié(e)s.

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En bonus, l'illustration de l'article que j'ai commenté ci dessus :
Si quelqu'un voit le rapport entre les putes et une image de femme qui mange une banane, je veux bien qu'on m'explique... /// ça vous rappelle quelque chose? /// source

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* Pas tout le monde pareil blablabla y'en a qui à titre individuel blablabla y'a des exceptions blabla pas tous comme ça blabla ne méritent pas d'être invisibilisés pour autant bla. (ça fait lapidaire qui s'en fout, mais c'est franchement pas le cas, c'est juste que c'est sur lourd de devoir préciser à chaque fois)